Interview : « Urgence écologique, une priorité citoyenne et politique »

Dans le cadre de la semaine internationale pour le climat du 20 au 27 septembre, Les Défricheurs ont voulu faire le point sur l’urgence climatique et explorer les perspectives avec Aurélien Boutaud, environnementaliste et chercheur associé au CNRS, co-auteur de «  L’empreinte écologique  » (2009, La Découverte) et Les Limites planétaires, ouvrage à paraître en 2020.

Les Défricheurs (LD) : Aujourd’hui, ça veut dire quoi « être écolo » ? 

Il n’y a pas de définition unanime. Aujourd’hui, ça veut dire, au sens politique du terme, considérer que les questions environnementales doivent être au cœur de toutes les politiques publiques et de toutes les actions des acteurs privés ou publics.

La question environnementale a pris une ampleur telle aujourd’hui que tous les autres secteurs doivent prendre en compte ces enjeux. Mettre l’écologie au cœur de toutes les politiques suppose d’en faire un outil, une question politique prioritaire.

LD : De plus en plus on entend beaucoup parler d’effondrement, qu’est-ce que ça veut dire exactement et doit-on en avoir peur ?

Quand on parle de « limite planétaire », la littérature scientifique montre qu’il y a un certain nombre d’enjeux comme le réchauffement climatique ou des choses moins connues telles que les cycles de l’azote, du carbone ou du phosphore complètement perturbés par les activités humaines. On essaie donc de saisir la limite à ne pas franchir, car cela nous emmènerait vers une rupture, un effondrement.

En science, on parle d’un changement de régime : c’est le cas de la dernière grande extinction massive de la biodiversité il y a plus de 65 millions d’années et pour autant tout n’a pas disparu, la biodiversité et la résilience du vivant étaient suffisamment fortes pour qu’il y ait un nouveau cycle qui se mette en œuvre, une diversité qui s’est développée progressivement. Malgré les incertitudes de la littérature scientifique il faut considérer la question de l’effondrement comme une possibilité de plus en plus forte, il faut en faire une question politique centrale.

Aujourd’hui, le vrai enjeu, c’est la possibilité de survie de l’humanité dans des conditions dignes. La vie, elle perdurera, la question c’est : avec ou sans nous ? »

LD : Comment peut-on concilier la transition écologique avec nos modes de vie actuels ?

Quand on veut déterminer l’impact d’une société sur l’environnement, il faut considérer trois facteurs : Le premier c’est la démographie : nous sommes de plus en plus nombreux, mais on prévoit une stabilisation dans les décennies à venir. Le deuxième c’est le niveau de vie matériel : ce que l’on consomme et combien. Le troisième c’est le système de production : la technologie et les modes de production, dont on dispose.

Si on ne joue pas sur les deux derniers leviers, que l’on peut davantage modifier, ça ne peut pas vraiment fonctionner. L’empreinte carbone d’un Français est de 10 à 12 tonnes de CO2 par an (t /an) ; or, ce qui est écologiquement souhaitable, c’est environ 2t /an : il faut donc diviser par 6 ce que l’on consomme !

Cela suppose de faire beaucoup de sacrifices… Mais on ne peut pas tout faire à l’échelle individuelle : le système de production doit aussi changer, s’orienter vers des formes d’agriculture biologique et vers l’agro-écologie. Ce nouveau système de production dépendra aussi des nouveaux modes de consommation, comme par exemple la diminution de la consommation d’aliments issus des animaux – car ce sont de grands producteurs de gaz à effet de serre – ou le choix de produits locaux. Mais c’est vrai aussi pour les autres secteurs : le logement et le transport. 

L’empreinte carbone des Français doit diminuer dans les secteurs du logement, du transport et de l’alimentation.

pancarte d’une ferme d’agriculture biologique – wikipedia
LD : Est-ce qu’on peut sauver la planète tout en cherchant encore la croissance économique ?  Est-ce que la décroissance s’impose ?

La décroissance est une vieille idée. Évidemment, la décroissance des empreintes écologiques est nécessaire. À moyen terme, il paraît quasiment inévitable que cela passe aussi par la décroissance économique, ce qui impliquerait la baisse du PIB. Il faudra trouver des modes de fonctionnement de l’économie qui ne dépendent plus de la croissance. Tout simplement, car la croissance est exponentielle, elle croît trop rapidement. Actuellement, en France on a besoin de 2 % de croissance par an pour créer de l’emploi. En un siècle, la production et la consommation ont été multipliées par 7. Or, ce n’est pas viable ! Il conviendrait de passer vers une économie “post-croissance”. 

Réfléchir à l’économie “post-croissance” est de plus en plus urgente : dans un premier temps il faudrait une période de transition, où investir massivement dans le changement des modes de production. Dans un deuxième temps, il faudra passer à des modes d’économie post-croissance

Bien entendu, on parle de passer vers la décroissance dans les pays les plus riches, on ne va pas demander une décroissance aux pays pauvres.

La décroissance implique un changement complet d’idéologie. Le productivisme, selon le terme utilisé par les écologistes, suppose d’avoir un gain de productivité continu tout en réduisant la quantité de travail. Dans ce système concurrentiel, les entreprises doivent sans cesse devenir plus productives, plus efficaces en mécanisant/robotisant leur production.

Sortir du modèle actuel, c’est donc se poser des questions fondamentales :
– soit on absorbe ces gains de productivité en réduisant et en partageant le temps de travail de manière à libérer pour tous du temps destiné à faire autre chose,

– soit on fait en sorte d’absorber ces gains en consommant toujours plus. C’est cela qu’on a choisi en entrant dans la société de consommation à partir des années 60.

Voilà le type de questions d’écologie politique qu’on ne se pose absolument pas dans les sphères politiques, à droite et à gauche, qui restent fondamentalement productivistes.

Il faut arrêter de dire, chaque fois qu’il y a une crise économique, qu’il faut relancer la croissance ; il faut trouver d’autres solutions.

LD : Quoi dire aux gens qui font des gestes pour l’environnement chaque jour, alors que le problème est planétaire ?

Il faut que les changements individuels soient accompagnés par l’action publique, les deux sont à mettre en parallèle. En même temps il faut adresser un message clair aux producteurs, pour qu’ils aillent aussi vers un changement de comportement. Il y a une vraie nécessité d’un message politique via la réglementation avec un message au marché de la part des consommateurs.

De même, la question du profit et du commerce international est très importante. Il faut une cohérence de politiques internes et des politiques internationales concernant la régulation des modes de production. Par exemple, en matière de santé, on ne peut pas interdire un pesticide en France et autoriser l’importation de produits provenant de pays, où ces pesticides sont autorisés.

LD : Que pensez-vous des marches pour le climat, notamment celles, initiées par les jeunes ? 

C’est un bon signe ! Il y a eu une évolution. Il y a 20 ans on parlait de développement durable, on pensait qu’il y avait encore moyen de concilier environnement et développement. Dix ans après, il s’agissait d’une transition écologique, de changer radicalement le mode d’organisation des sociétés. Aujourd’hui le mot d’ordre, c’est l’urgence climatique.

Le rapport du Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat (GIEC) prévient que le seul scénario, si on veut réduire le risque d’effondrement, est la baisse radicale des émissions de gaz à effet de serre produites par l’activité humaine.

La mobilisation est donc essentielle pour faire comprendre à nos décideurs la situation d’urgence actuelle et la nécessité d’agir. Les jeunes l’ont compris, c’est leur avenir. Ils ont compris que toutes les autres questions doivent être réalignées par rapport à cette urgence climatique et écologique au sens le plus large.

Greta Thunberg lors d’une marche pour le climat le 22 février à Paris
LD : Que suggéreriez-vous pour mieux sensibiliser les gens à l’environnement ?

Il s’agit d’une question de communication sur l’environnement et la transition : il convient d’arriver à faire passer le bon message aux bonnes personnes, car aujourd’hui, même s’il y a un  processus de transformation de la société, une partie de la population reste réfractaire. Il s’agit donc d’informer et de passer un message de persuasion. C’est pour cela que le rôle des médias est très important pour divulguer une information sur les résultats de la recherche scientifique

Une autre partie de la population prend conscience de la situation et attend des solutions, des conseils : qu’est-ce que je peux changer dans mon quotidien ? et collectivement, qu’est-ce qu’on peut faire ?

Il faut casser l’argument « ce n’est pas 1% de Français qui va changer quelque chose ». Il faut être capable de dire ce qu’on peut changer, il faut être cohérent sur ces solutions, individuelles et collectives, et donc politiques.

J’ai un espoir, on sent une vague puissante, la question environnementale devient centrale et les médias s’en saisissent. Par contre, j’ai aussi une crainte : il y a régulièrement des pics d’attention sur les questions environnementales, mais à chaque fois qu’il y a eu une crise économique, ces préoccupations environnementales étaient reléguées au second plan, car certains enjeux économiques apparaissaient comme prioritaires, par exemple, la destruction d’emplois… Alors que ces crises économiques sont fortement liées à la question environnementale. En plus de détruire des emplois, ce système économique détruit la planète.

Dans le rapport 2018 du GIEC, les chercheurs recommandent une réduction des émissions de gaz à effet de serre dès 2020 pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 degrés.
LD : Quel est votre rôle, en tant que chercheur, à propos de l’urgence climatique ?

D’un côté, les scientifiques environnementalistes font l’état des lieux des problématiques environnementales et, d’un autre côté, les scientifiques des sciences sociales, en particulier des sciences économiques et politiques ont un énorme travail pour proposer de nouvelles formes d’organisation sociale, de nouvelles formes politiques et économiques qui ne dépendent pas de la croissance.

Les scientifiques des sciences dures et les scientifiques des sciences sociales doivent marcher main dans la main. Si on continue dans le système économique et politique de la croissance qui prédomine, la seule solution qui reste ce sont les innovations techniques et technologiques, on irait droit dans le mur de la géo-ingénierie, et ce n’est pas cela que la société souhaite.

Lors de mes recherches de doctorat (Le développement durable : penser le changement ou changer le pansement ?), j’ai constaté, grâce aux outils d’évaluation des politiques publiques en matière de développement durable, que l’injonction au développement durable arrivait trop tard, lors des processus de prise de décision. On demandait aux acteurs qui mettaient en œuvre des politiques publiques de faire du développement durable, alors que les politiques publiques elles-mêmes n’étaient pas pensées dans ce sens. Par conséquent, c’est tout le modèle qu’il faut revoir.



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